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Tribune : Pour une pensée euro-mécréante à Sciences Po

Cette tribune a été écrite par les membres de l’association Critique de la Raison Européenne. Elle n’est donc pas le fait de nos rédacteurs et rédactrices, et ne saurait être le signe d’un quelconque parti pris politique de la part de notre journal étudiant. Nous le publions cependant afin de faire vivre le débat d’idées au sein de notre institution.

Sciences Po a globalement accueilli de manière très positive l’élection à la Présidence de la République d’Emmanuel Macron et le projet européen d’inspiration fédéraliste qu’il a porté. Beaucoup ont analysé cette élection comme une victoire sur le « repli sur soi » incarné par le souverainisme et en définitive comme une adhésion à l’idée qu’il faut aller plus loin dans le processus de construction européenne. Nous pensons qu’une telle interprétation est erronée, et qu’il est au contraire plus important que jamais de penser intellectuellement et politiquement une alternative à l’Union européenne et à l’idéologie qui anime les élites l’ayant construite depuis une trentaine d’années. Telle est la démarche de « Critique de la raison européenne », l’association pour laquelle nous militons.

« Critique de la raison européenne » a été fondée en Septembre 2013, à l’initiative d’Alexandre Loubet, aujourd’hui président du mouvement jeune de Debout la France. Notre association est actuellement présidée par Frédéric Blanc, étudiant en master de politiques publiques à Sciences Po, et a pour vice-président Joachim Imad qui étudie les affaires internationales à Sciences Po. Reconnue nationalement, elle compte de nombreuses sections, que ce soit à Sciences Po, à La Sorbonne, à l’IEP de Lyon, à l’Université d’Orléans ou encore à l’Institut catholique de Paris. D’autres sections ouvriront prochainement, dans les IEP de Lille et de Toulouse notamment.

A défaut de rassembler politiquement ceux que Chevènement appelait les souverainistes « des deux rives », nous pensons qu’il est fondamental que ces derniers puissent se rencontrer au sein d’une association pour débattre, organiser des conférences et peser dans le rapport de force idéologique dans le monde universitaire. Nous incarnons la voix certes minoritaire chez les étudiants mais majoritaire dans le peuple de ceux qui, sans être europhobes comme on l’entend souvent, s’opposent à l’inexorabilité de la destruction des Etats-nations au profit d’une organisation politique technocratique, déconnectée des aspirations populaires et étrangère à l’idée de puissance. Si « Critique de la raison européenne » demeure profondément transpartisane, nous embrassons le souverainisme comme socle commun.

Nous rejetons tout d’abord l’Union européenne pour la dimension antisociale qui la caractérise de par sa vision extrêmement minimaliste du rôle de l’Etat, sa détestation du protectionnisme, qu’il soit à l’échelle nationale ou européenne, et son choix de l’austérité et de la flexibilisation du marché de travail comme horizon indépassable du politique.

Nous refusons également que nos élites se cachent derrière l’étendard de l’ouverture sur le monde et de la modernité pour détruire les protections sociales, imposer une vision économiciste de la vie où les intérêts privés sont intronisés en loi suprême et dénouer les fils invisibles qui maintiennent la société, à commencer par l’identité nationale que chaque peuple devrait pouvoir défendre dignement. Plutôt que cet ensemble sans substance marqué par la marchandisation et l’interchangeabilité des êtres, nous préférons une Europe fondée sur l’exigence de l’enracinement, ce besoin que Simone Weil décrivait avec beaucoup de justesse comme « le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ».

Enfin, nous rejetons l’Union européenne en tant que construction antipolitique et nous plaidons pour le retour de la démocratie et du volontarisme en Europe face à l’esprit de soumission qui mine notre continent : soumission à la vision allemande de l’UE, soumission à la marche de l’histoire post-nationale, soumission à l’OTAN, etc.. L’Union européenne se construit dans l’opacité la plus totale, et cela est d’autant plus vrai lorsque les intérêts des puissants sont en jeu, comme nous l’avons observé avec la publication en avril 2016 de la directive « secret des affaires ». Elle est depuis toujours une construction technocratique, conformément à la méfiance qu’avaient Monnet et Schuman pour les peuples et les intérêts nationaux, coupables selon eux d’avoir mené l’Europe aux heures sombres. Pour les experts autoproclamés, les juges et les fonctionnaires qui construisent l’UE en faisant fi de la volonté des peuples, rien ne peut s’opposer à leur fin de l’histoire européiste, pas même la volonté populaire. On se souvient très bien à cet égard du mot terrifiant du président de la commission européenne, Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

Le concept développé par Alain Minc de « cercle de la raison » n’est rien d’autre qu’une manifestation très répandue à Sciences Po de cette acceptation de l’idée qu’il n’y a pas d’alternative possible à l’extension indéfinie du marché et à l’utopie de l’Homo oeconomicus. Pourtant, loin de s’être imposée à nous comme une donnée irrémédiable, l’Union européenne est le résultat de choix politiques et de parti-pris idéologiques auxquels nous sommes fermement opposés. Nous combattrons ces décisions avec une ferveur d’autant plus grand que nous avons conscience de relayer la parole de ceux que l’on a fait taire, à l’image des 54% de Français qui ont dit non en 2005 au traité établissant une constitution pour l’Europe.

À « Critique de la raison européenne », nous critiquons d’autant plus violemment l’Union européenne que nous sommes attachés à l’Europe. Loin des caricatures, nous estimons qu’une Europe intergouvernementale, construite sur la coopération de nations libres et riches de leurs particularismes respectifs, tout en ayant conscience de ce qui les unit historiquement et culturellement, est préférable à cette Union européenne illégitime construite sans les peuples, et plus grave encore contre eux.

Nos élites ont trahi l’idée européenne et beaucoup d’elles ont pour point commun d’être passées sur les bancs de Sciences Po, une institution qui n’accorde pas beaucoup d’importance à la confrontation de points de vue sur la construction européenne, si ce n’est entre des personnes d’accord entre elles. Nous avons par exemple été effarés que notre école organise une conférence quelques jours seulement après le vote du Brexit en y conviant notamment Emmanuel Macron, Daniel Cohn-Bendit et Jean Quatremer et ce sans le moindre souci de pluralisme idéologique. Dans ces conditions, nul doute que notre association « Critique de la raison européenne » a un rôle essentiel à jouer.