Vie du campus

Une pièce littéralement époustouflante: les 39 marches

Les_39_marches1.pngTout a commencé l’année dernière, lorsque j’entendis le metteur en scène de cette pièce la présenter lors d’une quelconque émission… Ce n’est pas tant ce qu’il racontait qui m’intéressait (il rendait notamment hommage à Hitchcock qui avait adapté en film le livre de John Buchan, Les 39 marches, en 1935), mais plutôt sa voix… Oui, je l’avais déjà entendue quelque part mais il me fallut un moment pour me souvenir que cette voix avait véritablement bercé mon enfance, et la votre aussi sans doute, puisque le metteur en scène de cette pièce dont il est aussi un acteur n’est autre qu’Éric Métayer, qui double Bob Razowski dans ce formidable dessin animé qu’est Monstres et Compagnie. Une pièce montée et en partie jouée par un homme qui prête sa voix à une boule verte à un œil ne peut pas être complètement dénuée d’un humour certain me disais-je, en décidant d’aller la voir dès que j’en aurais l’occasion, qui ne se présenta, en raison du succès de la pièce, que la semaine dernière.

Un homme, ennuyeux et ennuyé, se retrouve accusé à tort du meurtre d’une femme qu’il vient de rencontrer. S’ensuit sa fuite en Écosse où, pourchassé par la police britannique, il devra affronter l’organisation diabolique responsable de l’assassinat et nourrissant de terribles et noirs desseins à l’échelle mondiale.

Passionnant peut-être, me direz-vous, mais le simple fait qu’Hitchcock ait décidé de faire un film de ce scénario exclut presque à coup sûr que cette pièce soit propice à une franche rigolade – c’est sans compter les multiples ressorts que détient cette adaptation, portée par un texte et des comédiens exceptionnels.

Si cette pièce instaure en effet ce cadre macabre, c’est en réalité pour mieux montrer qu’il vaut mieux en rire qu’en avoir peur. En effet, par un texte remarquable qui nous vient d’outre-manche, adapté ensuite en français par Gérald Sibleyras (lors d’un bref entretien après la pièce, les comédiens déplorent d’ailleurs d’avoir à importer ce genre de pièce, le théâtre français étant plus frileux pour monter eux-même des pièces à l’humour complétement décalé), les situations d’espionnage, d’interrogatoires, de poursuites, ou encore d’assassinats, deviennent des scènes hilarantes.

Parmi les multiples personnages de cette pièce – plus de 150, joués par uniquement quatre comédiens – certains méritent à eux-seuls de rester assis deux heures, temps pourtant précieux que je pourrais à la place consacrer à mes exercices physiques quotidiens afin d’augmenter un peu mes chances de trouver l’âme-sœur. Le héros, Richard Hannay, au flegme britannique caractéristique et à la force de caractère inébranlable, est une caricature amusante du gentleman anglais de roman et de film, dont la galanterie a néanmoins ses limites. Il s’arrête sur son chemin chez un paysan écossais et sa (très) jeune épouse, répondant au cliché des paysans sympatiques mais un peu arriérés et abrutis, rencontre qui donne lieu à une scène d’un érotisme rare lorsque la femme crie avec intensité lorsque Richard lui décris la trépidante vie londonienne avec ses boutiques, ses habitants, son métro, ses stars. Le méchant est un petit nerveux au fort accent germanique, il ne lui manque pour ainsi dire que la moustache et son auriculaire gauche, perdu pour une raison obscure, pour retrouver le méchant type des films post-seconde guerre mondiale. La femme avec qui Richard se retrouve vers le milieu de la pièce menottée est également une trouvaille : pleine de principes, maniérée, elle est un véritable boulet pour Hannay du fait de son caractère bourgeois supportant assez peu la cavale qui lui est imposée. Les policiers n’échappent pas à la parodie, étant soit stupides, soit corrompus, parfois les deux.

Les_39_marches2.pngMais la pièce n’est pas qu’une succession de personnages subtilement croqués par le metteur en scène. Elle est aussi et surtout un formidable déploiement d’ingéniosité de la part des comédiens, qui utilisent l’espace scénique et les accessoires dont ils disposent de façon originale, et jouent avec la complicité du public au cours d’apartés et de passages complètement absurdes. Cette ingéniosité parvient notamment à prouver que la règle de l’unité de lieu, si chère au théâtre classique, peut être abolie de façon crédible si l’on s’en donne la peine. En effet, les comédiens nous transportent d’une salle de théâtre à la maison de Hannay, d’une gare ferroviaire à des marais écossais, d’une maison de paysans à un hôtel, au moyen de techniques scéniques époustouflantes d’originalité et de précision (avec notamment une scène de poursuite dans les marais en ombre chinoise brillamment menée et hilarante), à un rythme endiablé. Encore plus plaisant, loin de vouloir impressionner les pauvres spectateurs que nous sommes, les comédiens nous dévoilent toujours leurs « trucs » (alors que lors de la scène dans le marais, le spectateur se demande d’où viennent les ombres chinoises, l’un des comédiens s’éclaire lui-même en faisant une tête prétendument effrayante mais véritablement inattendue), au moyen d’une maitrise du théâtre dans le théâtre entraînant complètement le spectateur, qui devient le complice des comédiens et presque lui-même un acteur à part entière. Toutes ces techniques magistralement maîtrisées font se dérouler cette pièce que je crois complexe à jouer avec une incroyable fluidité bluffant complètement le spectateur, qui se laisse prendre en main et prend son pied, emmenés de la sorte dans ces différents cadres.

Le résultat est une pièce époustouflante avec des scènes incroyables, d’un humour et d’une maîtrise du jeu de très haut niveau. Parmi elles, cette scène, particulièrement difficile à jouer nous avouent les comédiens après la pièce: dans une gare, où deux des comédiens interprètent en même temps trois rôles, en synchronisation parfaite, au moyen d’un jeu de chapeaux, de voix et de gestes très drôles.

Cette pièce a été nominée quatre fois aux Molière 2010 (meilleur révélation théâtrale féminine, meilleur mise en scène, meilleur adaptation, et meilleure pièce comique) et a été récompensée par deux fois (meilleur adaptateur et meilleure pièce comique), et ce n’est pas un hasard. Les comédiens s’amusent follement sur scène, et leur joie est terriblement contagieuse. En ce moment en tournée en France (il reste quelques places dans les villes les plus perdues), elle reviendra peut-être sur Paris après le mois d’avril – courrez-y, dussiez-vous vous aventurer jusqu’en vile province !

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