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Mai 68 à Sciences Po, quatrième épisode : « L’action politique, c’était la croisade à coups de poing »

Il y a un an, La Péniche publiait un magazine papier pour ses dix ans. L’enquête d’ouverture, signée Ulysse Bellier, était consacrée à la vie de Sciences Po pendant les événements de mai 1968. À l’occasion du cinquantenaire des événements, La Péniche republie l’enquête, feuilletonnée sur toute la semaine, accompagnée d’interviews et d’encadrés.

Aujourd’hui, quatrième et dernier épisode : « L’action politique, c’était la croisade à coups de poing »

La musique a beau adoucir les mœurs, Sciences Po n’échappe pas à la violence politique. Le 20 mai, un « commando » d’Occident, le mouvement d’extrême-droite, arrive par le bâtiment de l’ENA, traverse le jardin et vient castagner des étudiants dans les bâtiments du 27 rue Saint-Guillaume. Ils distribuent aléatoirement des dizaines de coups, blessent plusieurs étudiants et saccagent le hall avant d’être rapidement expulsés de l’école. Le soir même, on en parle à la radio : le sang a coulé à Sciences Po.

On retrouve, dans les archives de l’école, des témoignages écrits où figurent les noms des agresseurs. Parmi eux se distingue William Abitbol, décédé en décembre dernier. Devenu par la suite souverainiste, il faisait alors parti les leaders de l’extrême-droite à Sciences Po, avec Gérard Longuet, Alain Madelin ou Patrick Devedjian. Il ne cachait pas son passé violent, comme dans Le Monde en 1999, où il affirmait : « Les coups de manche de pioche, on en prend et on en donne, ça n’a jamais tué personne. » Impossible, pourtant, d’établir véritablement l’influence de ces idées au sein des étudiants de l’époque. Les archives manquent et les quelques témoignages se contredisent. Une étudiante raconte, à la suite d’un vote blanc, voir un quart de sa conférence voter Jean-Louis Tixier-Vignacour, le candidat d’extrême-droite à l’élection présidentielle de 1965. Mais les principaux intéressés ne voient pas les choses de la même manière.

Par un temps glacial de janvier 2017, dans un grand café du XVIe arrondissement, Jean-Gilles Malliarakis prend le temps de raconter ses souvenirs de l’époque, visage vieilli, emmitouflé dans un grand manteau sombre. Son récit est celui des différents groupuscules qui se font et se défont à l’extrême-droite. De l’OAS à Occident puis Ordre Nouveau en passant par le GUD d’Assas, ils naviguent, ne sont jamais très nombreux, mais toujours très actifs.

« L’action politique, c’était la croisade à coups de poing », l’air de dire « vous ne pouvez pas comprendre aujourd’hui ». Il rapproche son pouce et son index pour indiquer une petite taille, celle de l’extrême-droite à Sciences Po. « On n’existait pas », dit celui qui n’est entré dans l’école qu’en septembre 1968 mais qui traînait souvent rue Saint-Guillaume auparavant.

Jean-Gilles Malliarakis se voyait avant tout comme un opposant au Général de Gaulle, fossoyeur de l’Algérie française et « copain des soviétiques ». « Les gauchistes me faisaient plutôt marrer », dit-il, et parle de « mickeys », de « gamins » finalement pas considérés comme très dangereux. S’il est passé rue Saint-Guillaume pendant les événements, il n’a pas pris part au « commando » du 20 mai. Devenu plutôt libéral depuis (il disait alors qu’il voterait Fillon), il est abonné à Médiapart et Libération, quotidien devenu « décadent » selon lui. On ne perd pas facilement ses réflexes de jeunesse.

La péniche affiche Marx, Lenine et Trotsky. Photographie Jade Vergnes, à partir d’un cliché de Guy Michelat

Le lendemain de la descente d’Occident, le Conseil étudiant issu des élections dans chaque conférence vote un texte pour la cogestion de l’établissement. Comme l’ensemble des enseignants, ce Conseil envoie 12 délégués à la commission paritaire. C’est au sein de cette instance qu’étudiants et professeurs négocient les revendications estudiantines. Dans la seconde quinzaine de juin, deux textes sont adoptés, l’un portant sur le statut de cogestion de l’établissement, l’autre portant sur les « libertés syndicales et politiques ». Ces textes serviront de base aux nouveaux statuts de l’établissement promulgués par décret en janvier 1969. Mais passés auparavant par les filtres de la direction de l’école et du Ministère, ils sont largement détricotés. Les « libertés syndicales et politiques » décidées par la commission paritaire restent cependant et ouvrent l’activité militante au sein des murs de l’école.

Durant cette période de négociations, beaucoup occupent encore les locaux. Le 30 mai à 16h30, le Général de Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale dans un discours radiodiffusé. L’oreille collée au transistor, sur la terrasse du Basile, les « gauchistes » de Sciences Po crient immédiatement « Résistance ! », « Trahison ! ». À quelques encablures de là, sur les Champs-Elysée s’est rassemblée une autre frange de parisiens, qui battent le pavé pour demander aux révolutionnaires de les reposer. Paul-Henri Ravier y va par curiosité avec un ami, pensant qu’il n’y aurait pas grand monde.

Arrivant par l’Étoile, ils font face à la manifestation qui vient de la Concorde. « Et là, je dois dire que ça été le choc de notre vie. Devant nous, on avait une mer humaine, une mer humaine ! » « C’était noir, noir jusqu’à la concorde, et c’était sur la totalité de la largeur. » Il voit alors la tête de la manifestation et la brochette de barons du gaullisme se rapprocher. « Debré avec une tête d’enterrement, Malraux toujours son air de plus en plus déglingué… On a senti que le truc basculait du côté du gouvernement, de de Gaulle ».

Trois jours plus tard, le 2 juin, vers 21h30, de passage dans le quartier, François Mitterrand et Claude Estier, un proche de l’opposant socialiste, sont invités à venir débattre devant quelques étudiants dans l’amphi Boutmy (Che Guevara, pardon). « Nous étions donc assis sur les tables, c’est quand même plus confortable que d’être assis sur les sièges », raconte Daniel Legendre. « J’ai le souvenir très net de François Mitterrand à ma gauche, au milieu de l’amphi, en bas, là où c’est un peu horizontal. Il y avait un ou deux étudiant en face de lui, qui discutaient âprement, qui critiquaient le Parti Socialiste. Et à un moment, c’est là que ça devient intéressant, François Mitterrand s’adresse au plus argumenteur (sic) : ‘Dans quel parti militez-vous ?’ L’autre lui répond ‘Je suis au PSU’. J’entends encore Mitterrand lui répondre ‘Ha, PSU, vous êtes tous des zozos’ ».

Daniel Legendre raconte une sortie sans violence, à l’inverse de l’éphémère journal étudiant Renaissance 1968 qui donne le récit d’une sortie protégée par le service d’ordre, sous les cris d’étudiants violemment hostiles.

« On est retombé très tranquillement vers le train-train de la péniche, d’Émile Boutmy et compagnie » raconte Philippe Jouan, étudiant à l’époque.

Dans les semaines qui suivent, les travaux des différents groupes avancent, mais le mouvement de contestation, comme partout dans le pays, s’essouffle. Les examens seront finalement organisés fin août. Samedi 29 juin, soit 49 jours après le premier boycott des examens, les étudiants évacuent les bâtiments. Le lendemain, le second tour des élections législatives porte à l’Assemblée Nationale une large majorité conservatrice et tourne la page des événements. Les étudiants partent en vacances, certains en profitent pour réviser davantage.

Mardi 27 août 1968, Sciences Po est alors le premier établissement à rouvrir ses portes, pour les examens écrits du diplôme. Jean Wemaëre se souvient de son retour à Paris, le 21 août : c’était le jour même où les troupes du pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie, après l’espoir suscité par le Printemps de Prague.

Les écrits se déroulent sans accrocs, mais, cette année là, pas de Grand oral. Pour Philippe Jouan, cette suppression était « la rupture symbolique » de l’année 68. « On est retombé très tranquillement vers le train-train de la péniche, d’Émile Boutmy et compagnie », continue-t-il. « Les grands bourgeois sont restés des grands bourgeois. »

La série s’achève ici. Vous pouvez retrouver les épisodes précédents ici

En savoir plus

Quelques conseils de lecture (avec liens vers le catalogue de la bibliothèque de Sciences Po)

Sur les événements de mai 68 en France

Sur Sciences Po pendant les évènements

INTERVIEW : David Colon, historien à Sciences Po

De 68 avec Occident à aujourd’hui, avec le FN, quelle a été la place de l’extrême-droite à Sciences Po ?
L’extrême-droite a toujours été présente à Sciences Po dans ses différentes composantes. Il y a toujours eu rue Saint-Guillaume des monarchistes – légitimistes ou orléanistes –, des étudiants attachés à une extrême-droite d’inspiration païenne, proche d’Alain de Benoist et d’autres, ou encore une extrême-droite catholique. Et, depuis la fin des années 1980, s’affirme rue Saint-Guillaume une extrême-droite proche du Front National, en considérant bien entendu que ces différentes composantes de l’extrême-droite ne sont pas exclusives l’une de l’autre.

Était-elle structurée ?
En terme d’organisation, il y eu souvent dans les années 1970, 1980 et encore dans les années 1990 des associations qui, sans se déclarer ouvertement d’extrême-droite en relevaient très certainement. J’ai souvenir, lorsque j’étais étudiant, d’un cercle Carl Schmitt qui réunissait des gens de différentes composantes de l’extrême-droite. Le Front National a même eu une première antenne à Sciences Po au début des années 1990. Il faut considérer aussi, au delà des associations, les syndicats. Il y a eu en effet à plusieurs reprises rue Saint-Guillaume des syndicats qui, sans nécessairement se réclamer de l’extrême-droite, comptaient dans leurs rangs beaucoup d’étudiants qui en étaient issus. Par exemple au début des années 1980, l’Union des Étudiants des Droites (UED), en réalité d’extrême-droite, était très active dans l’institution.
Enfin, il faut considérer l’influence, à Sciences Po, d’organisations extérieures à l’établissement. Pendant plusieurs décennies, et dès avant 1968, certains mouvements d’extrême-droite ont régulièrement fait des descentes, parfois violentes, rue Saint-Guillaume. Celle du 20 mai 1968 est demeurée célèbre, puisque plusieurs de ceux qui y ont participé ont fait carrière [notamment William Abitbol]. Mais au delà d’Occident, il y a eu très souvent des descentes d’étudiants en provenance d’Assas, en particulier des militants du Groupe Union Défense (GUD). J’ai moi-même assisté à plusieurs de ces descentes, et j’ai souvenir, pour l’anecdote, d’y avoir un jour laissé une paire de lunettes.